Pour comprendre réellement le fonctionnement du MP3, il faut s’intéresser à un élément surprenant : notre propre système auditif.
Le MP3 ne cherche pas uniquement à compresser des données informatiques.
Il cherche également à comprendre quelles parties d’un signal sonore sont importantes pour l’auditeur.
Cette approche repose notamment sur la psychoacoustique.
La psychoacoustique est l’étude de la perception des sons par l’être humain.
Elle s’intéresse à la relation entre les caractéristiques physiques d’un signal sonore et la manière dont notre système auditif le perçoit.
Notre oreille et notre cerveau ne fonctionnent pas comme un appareil de mesure parfait.
Nous ne percevons pas toutes les fréquences avec la même sensibilité.
Nous ne distinguons pas non plus tous les sons présents simultanément dans une musique.
Certaines informations peuvent être masquées par d’autres.
Ces particularités constituent une opportunité pour la compression audio.
Un encodeur MP3 peut analyser le signal afin d’estimer quelles informations nécessitent une grande précision et lesquelles peuvent être codées avec moins de données.
Commençons par la plage de fréquences audible.
Chez un jeune auditeur disposant d’une audition normale, on cite généralement une plage théorique allant approximativement de 20 Hz à 20 000 Hz.
Cette plage n’est cependant pas identique pour tout le monde.
La sensibilité auditive varie avec l’âge, l’exposition au bruit et les caractéristiques individuelles.
Notre oreille est également beaucoup plus sensible à certaines zones fréquentielles qu’à d’autres.
Un son très grave et un son situé dans les fréquences auxquelles notre audition est particulièrement sensible ne seront donc pas nécessairement perçus avec la même intensité subjective, même si leurs niveaux physiques sont comparables.
Cette propriété peut être représentée à l’aide de courbes de sensibilité auditive.
Mais le phénomène le plus important pour comprendre le MP3 est probablement le masquage sonore.
Prenons un exemple simple.
Imaginez deux sons dont les fréquences sont relativement proches.
Le premier est très puissant.
Le second est beaucoup plus faible.
Lorsque les deux sont reproduits simultanément, le son puissant peut rendre le second beaucoup plus difficile à entendre.
Dans certaines conditions, le son faible devient pratiquement imperceptible.
On parle alors de masquage fréquentiel.
Ce phénomène apparaît constamment dans la musique.
Une batterie, une basse, une guitare saturée, un synthétiseur ou une voix peuvent produire simultanément de nombreuses composantes fréquentielles.
Certaines sont dominantes.
D’autres sont beaucoup plus faibles.
L’encodeur MP3 analyse cette situation.
Il peut estimer qu’une composante masquée ne nécessite pas autant de précision qu’une composante clairement audible.
Cela ne signifie pas nécessairement que chaque son masqué est simplement supprimé.
Le principe est plus subtil.
L’encodeur cherche notamment à contrôler les erreurs et le bruit introduits par la quantification afin qu’ils restent suffisamment peu perceptibles compte tenu du masquage présent dans le signal.
Il existe également un phénomène appelé masquage temporel.
Notre perception d’un son peut être influencée par un autre événement sonore très proche dans le temps.
Un son puissant et brutal peut notamment réduire momentanément notre capacité à distinguer certains détails situés juste autour de cet événement.
Une percussion constitue un bon exemple.
Lorsqu’un coup de batterie très puissant apparaît, il produit un événement sonore transitoire contenant beaucoup d’énergie.
Certains détails extrêmement faibles situés autour de ce son peuvent devenir plus difficiles à percevoir.
Les encodeurs doivent cependant traiter ces situations avec prudence.
Une compression trop agressive autour des transitoires peut produire des défauts audibles.
L’un des artefacts connus des anciens encodeurs ou des réglages très compressés est le pré-écho.
Une partie du bruit de quantification associé à un événement brutal peut devenir perceptible juste avant celui-ci.
Les technologies utilisées par le MP3 disposent donc de mécanismes destinés à mieux gérer les passages transitoires.
L’objectif général reste toujours le même :
utiliser davantage de données là où notre oreille peut facilement remarquer une différence et moins de données là où cette différence risque d’être masquée.
Pour effectuer ces décisions, l’encodeur construit un modèle psychoacoustique du signal.
Il analyse notamment la distribution de l’énergie dans les différentes zones fréquentielles.
Il cherche les composantes susceptibles de provoquer du masquage.
Il estime ensuite des seuils permettant de déterminer la précision nécessaire pour représenter différentes parties du signal.
Ces informations sont utilisées pendant l’allocation des bits.
Imaginons que l’encodeur dispose d’un budget limité de données.
À 128 kb/s, ce budget est relativement restreint.
À 320 kb/s, il dispose de beaucoup plus de possibilités.
L’encodeur doit décider comment répartir ces bits.
Une zone contenant des informations clairement audibles peut recevoir davantage de précision.
Une zone fortement masquée peut en recevoir moins.
C’est cette allocation intelligente qui permet au MP3 d’obtenir une réduction importante de la quantité de données.
Le fonctionnement devient particulièrement intéressant lorsqu’une musique est complexe.
Une piste électronique peut par exemple contenir simultanément une grosse caisse, une basse, plusieurs synthétiseurs, des percussions, une voix et différents effets.
Le spectre fréquentiel peut alors être extrêmement dense.
L’encodeur doit continuellement analyser les interactions entre ces éléments.
Il ne traite donc pas simplement une musique entière de manière uniforme.
Les besoins évoluent constamment au cours du morceau.
Un passage calme avec quelques instruments ne possède pas les mêmes caractéristiques qu’un refrain extrêmement chargé.
C’est également l’une des raisons pour lesquelles le VBR, ou Variable Bit Rate, peut être intéressant.
Le débit peut être adapté en fonction de la complexité du signal.
Les passages simples peuvent nécessiter moins de données tandis que les passages complexes peuvent en recevoir davantage.
La psychoacoustique explique également pourquoi deux fichiers possédant le même bitrate peuvent parfois présenter des différences de qualité.
Tous les encodeurs ne prennent pas exactement les mêmes décisions.
Les modèles psychoacoustiques, les algorithmes et les réglages peuvent évoluer.
Un encodeur performant peut mieux déterminer comment utiliser les données disponibles.
Il faut cependant éviter une interprétation incorrecte du principe.
Dire que le MP3 « supprime uniquement les sons que l’être humain ne peut pas entendre » est une simplification excessive.
La compression MP3 combine plusieurs mécanismes.
Certaines informations peuvent être éliminées ou représentées avec moins de précision, mais le résultat dépend du signal, du bitrate, du modèle psychoacoustique et des décisions prises par l’encodeur.
À faible bitrate, les limitations deviennent plus facilement audibles.
On peut alors remarquer différents artefacts.
Les hautes fréquences peuvent perdre en précision.
Les cymbales peuvent présenter un caractère artificiel.
Certains passages complexes peuvent devenir moins détaillés.
L’image stéréo peut également être affectée selon les techniques et paramètres employés.
Lorsque le bitrate augmente, l’encodeur dispose de davantage de données pour représenter le signal.
Les compromis deviennent donc généralement moins importants.
La psychoacoustique constitue finalement l’une des idées fondamentales derrière la réussite du MP3.
Au lieu de considérer chaque donnée audio comme ayant exactement la même importance, le système tient compte de la manière dont nous percevons réellement la musique.
Le MP3 est donc à la rencontre de plusieurs domaines.
L’acoustique étudie le son.
Le traitement numérique analyse le signal.
Les mathématiques permettent sa transformation et son codage.
Et la psychoacoustique apporte un modèle de notre perception.
C’est cette combinaison qui permet à une musique occupant plusieurs dizaines de mégaoctets sous une forme non compressée de devenir un fichier beaucoup plus léger.
Mais une question apparaît naturellement.
Si le bitrate détermine la quantité de données disponible, quelle différence existe réellement entre un MP3 à 128, 192, 256 ou 320 kb/s ?
C’est précisément ce que nous allons découvrir dans le prochain article.
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