Nous avons vu dans l’article précédent que le moteur d’un tracker avance selon une hiérarchie précise : séquence, pattern, row et tick. Cette horloge interne devient réellement intéressante lorsqu’on lui ajoute les commandes d’effets.

Dans FastTracker II, une cellule de pattern peut contenir bien davantage qu’une note et un numéro d’instrument. Elle peut transmettre au moteur une instruction accompagnée d’un paramètre. Certaines instructions agissent sur la hauteur, d’autres sur le volume ou le panoramique, et d’autres encore modifient directement le déroulement du morceau.

La colonne d’effets ressemble ainsi à une petite couche de programmation musicale : le compositeur indique au moteur non seulement quoi jouer, mais aussi comment le faire évoluer.

Une commande et son paramètre

La notation tracker est volontairement compacte. Une commande peut prendre une forme comme 4xy, où le premier caractère identifie l’effet et les valeurs suivantes définissent ses paramètres.

Dans FastTracker II, par exemple, 4xy correspond au vibrato : une valeur contrôle sa vitesse et l’autre sa profondeur. Une cellule de quelques caractères suffit donc à décrire un comportement que le moteur appliquera pendant la lecture.

0xy — l’arpège

L’arpège est l’un des effets historiques les plus caractéristiques. La commande 0xy demande au moteur d’alterner rapidement entre la note de base et deux hauteurs décalées de x et y demi-tons.

Avec très peu de canaux, cette technique permet de suggérer un accord sans devoir jouer simultanément toutes ses notes. L’effet exploite directement les ticks : les différentes hauteurs sont produites successivement à grande vitesse.

Cette économie est typique de la culture tracker. Une limitation matérielle devient une technique musicale identifiable.

1xx et 2xx — faire glisser la hauteur

Les commandes de portamento up et portamento down déplacent progressivement la hauteur du son vers le haut ou vers le bas.

Le paramètre définit la vitesse du déplacement. Au lieu de déclencher immédiatement une nouvelle note, le moteur modifie progressivement la période ou la fréquence utilisée pour le sample.

Ces glissements peuvent créer des transitions, des effets électroniques ou des mouvements très rapides impossibles à obtenir avec une simple succession de notes fixes.

3xx — portamento vers une note

Le tone portamento ajoute une notion de destination. Une nouvelle note indique la hauteur à atteindre, mais le moteur ne redéclenche pas nécessairement le sample comme lors d’une note classique. Il fait progressivement glisser la hauteur actuelle vers la cible.

Le paramètre contrôle la vitesse de cette transition. Cette commande est particulièrement importante pour les lignes mélodiques fluides, les basses glissées et de nombreux sons typiques des modules.

4xy — vibrato

Le vibrato fait osciller périodiquement la hauteur autour de la note courante. Dans la commande 4xy, les paramètres déterminent notamment la vitesse et la profondeur du mouvement.

Encore une fois, les ticks sont essentiels. Le moteur recalcule régulièrement la variation de hauteur au cours de la row. Si le timing du replay est incorrect, le caractère du vibrato change lui aussi.

Axy — le volume devient dynamique

Les commandes de volume slide permettent d’augmenter ou de diminuer progressivement le volume pendant la lecture.

Dans FastTracker II, la famille A permet notamment de définir une montée ou une descente. Elle peut servir à créer un fondu, modeler une percussion ou accompagner une transition sans avoir à inscrire manuellement une nouvelle valeur de volume sur chaque ligne.

8xx — placer le son dans l’espace stéréo

La commande 8xx définit la position de panoramique d’un canal, de la gauche vers la droite.

Cette possibilité devient particulièrement intéressante avec les formats et machines capables d’une véritable scène stéréo. Le pattern ne décrit donc plus seulement hauteur et intensité : il peut également participer au placement spatial du morceau.

9xx — commencer un sample plus loin

Sample offset permet de commencer la lecture d’un échantillon à une position différente de son début. Dans la logique FT2, la commande 9xx utilise un offset exprimé par pas déterminés dans les données du sample.

Cette technique peut transformer radicalement une matière sonore. Un même sample peut fournir plusieurs attaques ou fragments simplement en changeant son point de départ.

E9x et Rxy — retrigger

Le retrigger redéclenche une note à intervalles réguliers mesurés en ticks. Il est particulièrement efficace pour fabriquer des roulements de percussion, des répétitions extrêmement rapides ou des textures rythmiques.

FastTracker II dispose également d’une commande de retrigger plus évoluée capable d’associer la répétition à des modifications de volume. Une seule row peut alors produire une petite séquence rythmique interne.

ECx et EDx — couper ou retarder une note

Les commandes étendues permettent d’agir avec une précision inférieure à la durée complète d’une row.

ECx peut couper une note après un certain nombre de ticks. EDx peut au contraire retarder son déclenchement à l’intérieur de la ligne.

Ces effets montrent parfaitement pourquoi la notion de tick étudiée précédemment est indispensable : deux notes placées visuellement sur la même row peuvent être déclenchées à des instants différents.

Bxx et Dxx — modifier la structure du morceau

Toutes les commandes ne transforment pas directement le son. Certaines contrôlent la navigation.

Bxx effectue un saut vers une position de la séquence. Dxx, le pattern break, interrompt le pattern courant et poursuit la lecture dans le pattern suivant à une position déterminée.

Le pattern contient donc également une partie de la logique de parcours du morceau. La structure musicale peut être pilotée depuis les données elles-mêmes.

Fxx — contrôler Speed et BPM

La commande Fxx agit directement sur l’horloge que nous avons étudiée dans l’article précédent. Selon la valeur utilisée dans la logique FT2, elle modifie la Speed ou le BPM.

Le compositeur peut ainsi changer le comportement temporel pendant le morceau. Tempo et densité des rows deviennent eux aussi programmables.

Les commandes étendues E

La famille Exx rassemble plusieurs fonctions supplémentaires. On y rencontre notamment les portamentos fins, le réglage du finetune, les boucles de pattern, le retrigger, les variations fines de volume, le note cut, le note delay et le pattern delay.

Cette organisation permet de concentrer de nombreuses opérations dans un espace de commande réduit. Pour le musicien habitué au tracker, ces codes finissent par former un véritable vocabulaire.

Un effet possède aussi une mémoire

Le comportement tracker devient encore plus subtil lorsque certaines commandes réutilisent des paramètres précédemment définis. Le moteur doit alors conserver un état propre à chaque canal : vitesse de portamento, paramètres de vibrato, volumes, position du sample et autres valeurs nécessaires au replay.

Un lecteur ne peut donc pas toujours interpréter chaque cellule indépendamment. Il doit connaître ce qui s’est produit auparavant.

Les différences de replay comptent

Les trackers et leurs clones ne reproduisent pas nécessairement chaque comportement de manière absolument identique. La documentation de MilkyTracker, par exemple, répertorie explicitement plusieurs différences connues avec le replay FastTracker II pour certaines commandes ou combinaisons particulières.

Cette réalité explique pourquoi la compatibilité tracker demande beaucoup de soin. Lire les données est une première étape ; reproduire les petites particularités du moteur original en est une autre.

La programmation cachée dans la musique

Le terme « programmation » doit ici être compris dans un sens musical : un module n’est pas un programme généraliste, mais ses patterns contiennent bien une succession d’instructions que le moteur interprète selon son état et son horloge.

Note, instrument, volume, effet et paramètre forment ensemble un événement. Tick après tick, ces événements produisent des glissements, des oscillations, des répétitions et des changements de structure.

C’est l’une des raisons pour lesquelles examiner un fichier tracker est si instructif : une partie importante de la performance musicale reste visible sous forme de données.

Dans le prochain article : nous comparerons quatre grandes familles — MOD, XM, S3M et IT — pour comprendre ce que chaque format apporte et pourquoi chacun correspond à une philosophie différente du tracker.